Interviews, Music

« Expanding Oblivion », l’odyssée cauchemardesque de Pestifer

Référence de la scène belge en matière de death metal technique, les Liégeois de Pestifer marquent l’année 2020 avec la sortie de leur tant attendu troisième album, « Expanding Oblivion ». Enregistré et mixé au studio Koko Records et masterisé par Victor Bullok, cet opus tend à refléter de façon dramatique l’obsession humaine pour la technologie qui pourrait tôt ou tard se retourner contre nous. Une histoire inspirée, entre autres, par les écrits d’Isaac Asimov, maître de science-fiction. Tant fouillé au niveau du concept que musicalement, « Expanding Oblivion » est un concentré d’agressivité savamment contrebalancé par des ambiances atmosphériques, tantôt mélancoliques, tantôt angoissantes, le tout étant exécuté dans un esprit old school avec maîtrise et précision. Pestifer nous envoie en orbite, mais le voyage n’est pas sans conséquences…

Accueillons maintenant Phil, batteur du groupe, pour discuter un peu plus de ce dernier album, ses coulisses et l’accueil qui lui a été réservé jusqu’à présent. Une interview qui ne manque pas d’humour !

Il aura fallu attendre six ans pour que ce nouvel album voit le jour. Dans les grandes lignes, que s’est-il passé pendant tout ce temps ?

Ben, des fois, quand on y pense, c’est vrai que c’est long, mais bizarrement on n’a pas spécialement chômé. On a perdu nos deux guitaristes, pas moyen de savoir où on les a foutus, le processus de groupe en a logiquement un peu souffert. Faut dire qu’on est un peu lents à la composition aussi, on va pas se mentir. On est ce genre de gars à qui il faut des années pour pondre quelques morceaux. Ce qui explique à quel point ils sont si cool, c’est pas franchement fait dans le rush. Après on a dégoté notre bon vieux Valinours (Valéry, guitares) et tout est rentré dans l’ordre. Il s’est évidemment passé tout un tas d’autres choses durant ces années, et d’ailleurs en dehors de Pestifer. Le Covid, tout ça…

Est-ce que Pestifer a un mode opératoire particulier lors de la composition et est-ce que le changement de line-up a influé sur ce processus ?

Le processus a tellement peu changé que c’est à se demander si on n’a pas en fait toujours joué ensemble. Il n’y a pas trente-six mille possibilités en même temps. Soit il y a un gars qui fait tout tout seul et les autres exécutent, soit c’est une belle démocratie comme au sein de notre groupe. Chacun peut venir avec ses riffs, à l’état d’ébauche ou déjà pensés dans les moindres détails. On colle les morceaux en répète ou à la maison, c’est selon. Au niveau du chant, je ne pense pas me tromper en affirmant qu’on est le seul groupe au monde à faire ainsi : Jérôme (chant) nous explique en long et en large ce qu’il va raconter mais on entend le résultat final qu’une fois en studio.

Je voulais vous demander vos impressions suite à la release party. Malheureusement, il faudra patienter encore un peu… Dès lors, quel est votre ressenti maintenant que l’album est sorti et que la majorité des retours que vous recevez sont positifs ?

Ouais, c’est bien triste cette histoire de release reportée… On se faisait une joie et il a fallu que cette saloperie de Covid-19 nous casse notre coup. On pleurait de rage. Les retours positifs font évidemment plaisir, c’est d’autant plus dommage de ne pas faire de concerts pour l’instant. En plus, la plupart du temps à nos concerts la distanciation sociale est respectée sans qu’on ne doive la demander.

Je pense qu’on vous a pas mal demandé quel était le concept de l’album, donc je ne vais pas vous le redemander. Cependant, avez-vous déjà pensé à d’autres thèmes pour vos paroles que la science-fiction ?

En général, c’est le chanteur qui se charge des paroles et comme Jeroen était emballé par son concept et motivé à aller dans cette voie, on est vite tombés d’accord. Adri (basse), qui est peintre en bâtiment, voulait, lui, faire un album concept là-dessus : les différentes peintures, quel primer par rapport au subjectile, etc. C’était très technique et un peu maladroit je dois dire, mais il avait déjà une douzaine de textes, dont le très émouvant « A Day In My Life » où il expliquait la journée type d’un peintre au boulot, mais du point de vue d’un pinceau. Ou encore « I Won’t Paint Your Wall Anymore », qui explique la relation difficile qu’il a eu avec un client, M. Salerno. L’album se serait appelé « Dépôt De Bilan ». On lui a bien sûr dit non et il a été très mature dans sa réaction. Je trouve, perso, que la science-fiction est super pour voyager et on a globalement envie que nos chansons soient comme des histoires, le mariage est assez naturel. Les paroles trop terre-à-terre, c’est pas vraiment à propos avec notre musique et en plus, c’est naze.

Pour l’enregistrement de l’album, vous avez travaillé avec un ingé son qui n’est pas spécialisé en metal. Pourquoi ce choix ? Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

Pour une fois, on a fait une première session d’enregistrement en prise live dans ce studio quelque mois avant l’album, avec quelques chansons, histoire de voir ce que ça pouvait donner et non seulement on était enchantés du résultat, mais on s’est sentis direct à l’aise avec l’ingé son et l’environnement. Surtout Jeroen, qui s’est senti TRES à l’aise (l’épisode des toilettes). Le fait que le gars ne soit pas du tout dans le metal était un choix pour éviter un son trop stéréotypé. On voulait au maximum garder un feeling organique. En plus c’est à Sprimont, donc par rapport à l’essence, on était gagnants, sauf Valinours.

Vous travaillez systématiquement avec l’artiste David Caryn pour vos visuels. Quelle est l’histoire de votre collaboration ? Quelle est votre interprétation de sa peinture qui illustre « Expanding Oblivion » ?

Ben, c’est-à-dire que c’est un vieil ami et qu’il peint merveilleusement bien, donc je pense que la question ne s’est jamais posée. C’est à chaque fois pareil, il vient en répète, il écoute la musique (en même temps il voit bien ce qu’on fait) et on discute de ce qu’on veut. Il envoie quelques petits croquis avec différentes options, on choisit et quelques semaines plus tard, BAM ! On a une super pochette ! Sa peinture est son interprétation du thème et de la musique, donc si on interprète correctement sa peinture, on devrait logiquement retrouver toutes les paroles.

D’ailleurs, avec l’avènement du numérique, les ventes d’albums physiques sont moins populaires. Néanmoins, il y a un énorme travail au niveau du packaging de l’album, ce qui rend l’objet magnifique. Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous y avez porté tant d’attention ?

Je reste convaincu qu’un bel objet rend l’écoute plus agréable et te met plus dans l’ambiance. Tu peux écouter en lisant les paroles et en fumant la pipe, ça a quand même plus de cogne que sur les baffles de ton Macbook Pro en passant le goupillon dans les toilettes. On a grandi avec les CD’s en parcourant les livrets, il est donc tout naturel qu’on ait envie de faire pareil. Après, tout le mérite revient à Jeroen qui s’est chargé seul de toute cette partie-là et on l’en remercie, évidemment.

Est-ce que vous envisageriez de sortir un vinyle pour que les collectionneurs puissent profiter de cet artwork en grand format ?

Nous, on envisage plein de trucs : tournée mondiale au Japon, tête d’affiche au Wacken et, entre autres, rééditions en vinyles de tous nos albums. Le problème est que tout ça ne dépend pas de nous. Pour l’instant, on doit se contenter de zoomer sur l’ordi si on veut profiter du dessin en grand et l’organisateur du Wacken ne nous a pas encore appelé. On suppose que c’est par rapport au confinement et tout ça, mais en attendant on est tributaires du bon vouloir de ce monsieur et il n’a pas l’air décidé à se bouger le cul pour nous.

Dans un autre registre, vous travaillez désormais avec le label français Xenokorp. Comment avez-vous été repérés ? Et jusqu’à présent, comment se passe votre collaboration ?

C’est nous qui l’avons contacté. Il nous avait déjà proposé de sortir « Reaching The Void », mais on avait finalement signé chez Great Dane. La collaboration se passe très bien, bien que personnellement, je ne participe pas du tout à cet aspect-là qui est du ressort de Jeroen. C’est chouette, c’est proactif.

Êtes-vous contrariés de voir votre musique circuler sur des sites de téléchargements illégaux si peu de temps après la sortie de l’album ou, est-ce plutôt flatteur ?

Oh, ça ne nous pose aucun problème. Si quelqu’un télécharge illégalement l’album et qu’il l’écoute et qu’il l’aime bien, tant mieux. En plus, le côté illégal nous donne un côté bad boys, des gars peu recommandables. « Pestifer ? Ouais, j’ai leur dernier album mais c’est illégal ». Notre fanbase aime vivre dangereusement et ils s’identifient probablement à nous quand ils flirtent avec les limites. Comme on n’a jamais brûlé d’églises ni tué de gens, il faut bien créer une image sulfureuse avec nos modestes moyens. Après, comme je disais plus haut, je trouve l’écoute plus immersive quand t’as le CD, mais chacun son truc.

L’air de rien, cela fait déjà 16 ans que Pestifer existe. Quel est votre bilan personnel ?

On est plutôt contents de ce qu’on a réalisé jusque là, à savoir simplement sortir trois albums avec notre coeur, qu’on peut réécouter sans rougir. Maintenant, on peut aussi constater qu’on n’est pas franchement les plus productifs. Je pense qu’on n’attendait pas vraiment de devenir les nouveaux fers de lance du metal, donc peut-on vraiment être déçus de rester dans l’anonymat le plus complet alors qu’on est si cool et que notre musique est si bonne ? Assurément non. D’ailleurs, notre non-succès peut nous conforter dans l’idée qu’on propose une musique absolument fantastique. Le bilan est donc très positif. Dommage que la masse volumique de nos cheveux s’atténue inexorablement.

Profitez-vous du confinement pour déjà travailler sur de nouveaux morceaux ou c’est encore trop tôt ?

Ah, le confinement. Il y a le fantasme et la réalité. Au début, je me disais : « Génial, je vais jouer de la batterie à fond et composer plein de nouveaux riffs ». Puis, dans la réalité des faits, coincé avec deux mouflets, le seul projet auquel je me tiens assidûment c’est l’absorption de bières. Comment veux-tu créer des chansons evil quand tes enfants, avec qui tu passes tout ton temps, te disent : « T’es trop gentil papounito ! » pendant que tu fais des crêpes ? J’ai cru comprendre que Valinours avait quelques riffs de côté, les autres sont plus ou moins au point mort comme moi.

Finalement, quels sont vos projets à court et à long terme ?

À court terme, enfin recommencer à répéter dès que Sophie Wilmès (MR) nous y autorisera. Refaire des concerts, recomposer de la musique, rappeler David pour qu’il nous refasse une belle pochette et ressortir le suivant, objectif : pas dans six ans ! À long terme, on espère se bonifier comme le bon vin et vivre, tout simplement.

Si vous souhaitez ajouter quelque chose pour terminer cette interview, libre à vous !

Rien de spécial à ajouter, merci pour les questions. Achetez notre album, il est super.

*

Pour vous procurer « Expanding Oblivion » et éventuellement l’un ou l’autre T-shirt, c’est sur leur Bandcamp que ça se passe.

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